L’agro-poésie de Roger des Prés

Les Champs-Elysées bis. Prolonger le Grand Axe depuis la Défense jusqu’à la Forêt de Saint Germain. Depuis 1928, pour aménager cette perspective sur le quartier République de Nanterre, les plus grands architectes et urbanistes se sont succédés.

Après Jean Sebag et Bernard-Henri Zehrfuss, Jean-Paul et Jacques Chauliat, Paul Chemetov, Gilles Clément, Borja Huidobro, Jean Nouvel, Roland Castro, le trio Treuttel-Garcia-Treuttel (TGT), Philippe Panerai, Bruno Gaudin et Patrick Bouchain, les agences Illex et Sathy, qui après presque cent ans de bétonisation proposent enfin de transformer les friches délaissées en espaces verts.

En 2008, l’association « La Ferme du Bonheur », lieu multiculturel et social alternatif de Nanterre, s’installe sur le « Champs de la Garde », résidu d’aménagement de 4 hectares situé sur les terrasses paysagères 3-5 du projet de la ZAC Seine Arche. Val de Seine Vert a rencontré Roger des Prés, son fondateur, qui nous parle de son grand projet d’activités expérimentales d’agriculture urbaine.

VdSV : Le « Champs de la Garde » est situé sur une dalle qui couvre l’autoroute A14 où plus de soixante ans de gravats de toutes origines ont été entassés. Que peut-on cultiver sur un tel sol ?

RdP : La nature ne nous a pas attendu. Dans les premiers temps, nous avons décidé de prendre soin de cette friche et un bilan botanique a été effectué. Il a été identifié une cinquantaine d’espèces végétales très classiques des friches métropolitaines d’Ile-de-France. Quatre ans plus tard, nous étions montés à 150 espèces végétales. Il y a cinq ans, l’agence Urban-Ecoscop inventoriait
244 espèces végétales dont 188 considérées comme spontanées et 56 cultivées ainsi que 138 espèces animales.

VdSV : Mais l’étude des polluants conclut à des concentrations importantes et préconise que les cultures soient uniquement expérimentales et non consommées.

RdP : Alors là, je suis très clair. Je mange tout. Il n’est pas question de remplacer le sol actuel par du géotextile et de la terre végétale. Et vous faites quoi de la terre excavée ? Vous allez la mettre en décharge et piller ailleurs de la terre qui aura mis des millions d’années à se fertiliser. Ne touchez pas aux remblais !

VdSV : Par quel process comptez-vous fertiliser ces monceaux de gravats ?

RdP : Tout à commencer en 2008 par du défrichage. Et d’abord les plantes invasives les buddleias, les pyracantha. Mais nous n’arrachons pas tout. Les excédents servent à faire des haies pour les refuges de biodiversité. Une armée de petites mains, ce que j’appelle le petit peuple de la « Ferme du Bonheur », participe tous les dimanches à cette aventure, des entreprises en RSE, des structures sociales, des ecowarriors, des woofers internationaux, des voisins, des étudiants d’archi et de paysage, des petites écoles. L’année record, c’est 3 500 personnes qui sont venues donner une journée de travail. Le public est invité aux « travaux dominicaux d’Agro-Poésie » comme je les appelle, défricher, nettoyer, planter, semer… à la main. J’ai postulé à travailler sans machine pour être dans une posture d’équité vis-à-vis du fonctionnement du vivant, notamment celle du temps. L’école nationale d’agronomie AgroParisTech nous accompagne dans les analyses du sol et le choix des végétaux cultivés et des fruits et légumes potentiellement comestibles. Au fur et à mesure que l’on défrichait, apparaissaient des espaces, des monticules, des talus, des terrasses et alors a surgi le projet du Parc Rural Expérimental que l’on appellera « la Fabrique du P.R.É ».

VdSV : Cela va prendre des décennies pour dépolluer ?

RdP : Autant de décennies qu’on a mis à polluer ? Mais en France, nous avons la plus grande des fortunes, nous avons le temps. Quand dans les pays du tiers monde les gens meurent de faim, en France, nous avons les week-ends, les congés payés, les 35 heures, le chômage, la retraite. Il est grand temps qu’on se mette à dépolluer pendant qu’on en a le loisir. Et c’est exactement ce que propose « la Ferme du Bonheur » sur le « Champ de la Garde ».

Didier Valon et Remi Lescoeur

Share

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.


− 1 = un